Je suis Charlie

Je ne sais pas si j’irai à la garden party de l’Elysée à 15 h. Je sais bien que notre Président et notre premier ministre nous l’ont enjoint, et que peut-être il y aura une contravention citoyenne ou une inscription sur une liste de suspects pour ceux qui n’y auront pas déféré. Encore que je pourrais objecter que je n’ai pas reçu d’invitation, puisqu’on sait que c’est sur invitation depuis que le gouvernement a dit que certaine personne n’y était pas invitée. Mais précisément : la valeur de ce rassemblement d’aujourd’hui tenait dans sa spontanéité, dans la parfaite égalité et d’indistinction des marcheurs, l’absence de tête de cortège, d’organisateur, de mot d’ordre,l’expression de ceux qui n’ont pas déjà pris le micro ou la pose d’un condamnation et d’un refus unanimes et sans variante ; c’est cette valeur, magnifique, qui s’est brisée quand le petit qui gesticule et le grand qui ne sourit jamais ont voulu en faire leur chose, eux qui ne savent rien faire (avec logo sur le compte twitter du gouvernement et toussa). Pardon, mais François, tu as déjà beaucoup parlé, et tu n’as rien réussi à dire — laisse donc les autres le faire, puisque tu es incapable de trouver des mots (c’est vrai aussi de Manuel Valls).

En revanche, je suis un peu irrité de voir fleurir à droite ou à gauche des polémiques de gens qui nous expliquent pompeusement pourquoi ils ne sont pas Charlie, comme un sinistre belge. Sinistre, car c’est dommage d’assister à un soulèvement mondial, et de passer à côté. Les gens qui écrivent « je suis Charlie » n’affirment pas qu’ils sont d’accord avec Charlie : d’ailleurs, la plupart n’affirment même pas qu’ils ont lu Charlie Hebdo. Ils jugent, heureusement contre ce sinistre belge, que le meurtre des dessinateurs de Charlie Hebdo n’est pas plus ou moins grave selon la qualité, ou la vérité de leurs dessins. Leur indignation n’est pas indexée sur leur accord avec eux. A ce compte là, la seule manifestation possible serait « Je suis la Chaîne Météo ». Ils indiquent très justement d’une part, qu’ils veulent pouvoir vivre avec des gens qui ne disent pas comme eux et qu’aucun désaccord ne vaut qu’on tue un homme. Ils défendent la première des libertés, qui est la liberté d’opinion; première parce qu’elle est la condition de toutes les autres. Or, pardon pour le triste belge, mais voilà, la liberté d’opinion ne se mégote pas, elle ne se limite pas aux vôtres, à celles qui vous sont proches, à celles qui vous agréent ou vous réjouissent.

Personne n’est tenu d’aimer Charlie Hebdo, personne n’est tenu de le lire : je dirais même que personne n’est tenu de le pleurer — nous ne pleurons pas tous les gens qui meurent maintenant. En revanche, tous ceux qui tiennent à cette liberté (qui est aussi la liberté de changer d’avis, de ne pas coïncider tout le temps avec ses opinions, de se tromper) sont bien Charlie, et il est heureux qu’ils soient légion.

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2 commentaires pour Je suis Charlie

  1. Marcel Sel dit :

    Il vous est arrivé de vous demander comment vous pouviez défendre la liberté d’expression et, simultanément, prétendre que le seul moyen de défendre cette liberté d’expression était de « se dire Charlie » ? J’ai bien écrit que si je n’étais pas Charlie, j’étais son frère. Et je prends la liberté de me tromper, ne vous déplaise. Ça ne m’a pas empêché de marcher à Bruxelles aujourd’hui (où il n’y avait pas de chefs d’État qui enferment les journalistes). Vous savez quoi ? C’est la première fois que je manifeste. Comme chroniqueur, comme humoriste, comme plumiste, comme écrivain, comme blogueur et comme libre penseur. Et je vous interdis bien de prétendre que vous défendez la liberté d’expression en m’expliquant comment je dois gérer la mienne.

    En toute amitié.
    Marcel Sel.

    • netromain dit :

      Bonsoir,

      Je vous remercie de votre commentaire, qui m’honore.

      Permettez moi de vous objecter que je n’ai pas prétendu « gérer » votre liberté d’expression : je n’ai fait que disconvenir. Ce serait une bien curieuse liberté d’expression que celle qui s’exercerait sans réponse et sans contredit.

      Je faisais remarquer que le contenu de Charlie Hebdo n’avait ici pas d’importance, c’était sa possibilité qui était défendue. Ce qui est proprement émouvant, c’est bien cela : que des gens se soient soulevés de manière désintéressée, non pas pour défendre leurs idées, mais pour défendre celles des autres. A cet égard, comme le notait un journaliste anglais, il aurait été plus juste de dire « Nous sommes Voltaire » en pensant à son mot très juste que tout le monde a à l’esprit.

      Et oui, pardon, mais je maintiens qu’il ne peut pas y avoir de degrés dans la défense de cette liberté.

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