Le blé en herbe

Ainsi Macron a finalement réussi son coup. Pour nous de sa génération (ou presque), nos ambitions paraissent d’un coup bien timides. Pour les inspecteurs des finances aussi sans doute. Devenir sous-directeur a quarante ans n’a plus le même goût alors qu’on aurait pu etre président avec un an de moins ?
En outre, cette ascension fut particulierement douce. Emmanuel Macron a débarrassé la politique de tout ce aqu’elle pouvait avoir de pénible pour une ame lymphatique. La circonscription. Les instances du parti. Les secrétariats d’Etat de bizutage et les ministères anecdotiques. La lèche sur les plateaux de télé les soirs d’élections régionales. Et il est venu comme cela avec presque rien, pas meme un programme, juste des reunions tupperware relookées. Marron a fait a la politique ce que l’art contemporain a fait à l’art : s’épargner la virtuosité avec de l’entregent, remplacer le tour de main par le discours, troquer l’absolu pour le toupet et réussir en servant a tous les autres leurs idées en plus grand format.

Peut être s’est on trompé sur le compte du gaillard, et les suffrages valent peut être élection. De toute manière, l’homme qui exerce le pouvoir est un autre homme que celui qui le conquiert, exactement comme dans les choses de l’amour. Emmanuel Macron se fera peut être President. Les précédents de la cinquième republique ne lui mettent pas la barre très haut. Se rappelle-t-on comment l’élection de Mitterrand, de Chirac, de Sarkozy et de Francois Hollande ont paru en leur temps impossibles ?

Macron, hélas, propose des moyens incertains pour des fins confuses. Sa première réforme sera pour le marché du travail, pour réduire la rigidité du code du travail au nom de la lutte contre le chômage. Rien dans la littérature économique ne permet de justifier ce raisonnement et le fameux modèle allemand devrait suffire à nous débarasser de cette idée fausse mais l’avis du MEDEF fait autorité académique en France. On s’amusera de la cohérence d’un programme qui entend en même temps aligner les règles relatives a la retraite dans toutes les professions  et désaligner celles relatives a l’activite professionnelle dans des négociations par entreprises ou par branches. Mais surtout, comment diable peut-on faire avaler, sans le moindre argument valable, le plafonnement des indemnites pour licenciement sans cause réelle et sérieuse ? Personne n’a donc pleure devant Philadelphia, ce film sur la bataille d’un avocat renvoyé par les associés de sa firme lorsqu’ils decouvrent son homosexualité et son sida ? Qu’est-ce qu’un licenciement sans cause réelle et sérieuse, si ce n’est pas cela? On est a mille lieux des class actions et des dommages punitifs qui paraissaient autrefois le nec plus ultra de la réforme du droit.

Accordons lui credit qu’il il peut mûrir la dessus. La seconde moitie des précédents mandats présidentiels a generalement été consacrée à défaire ce qui avait tant occupé la première partie . De ces expériences nous avons surtout appris que plutôt que la solitude  de la decision dont le candidat nous a rebattu les oreilles lorsqu’il évoquait son rôle jupiterien et son lien mystique, ce qui fait la valeur d’un president est la qualité des personnes dont il s’entourera et son discernement dans leur choix, puisqu’il n’aura pas le temps de rien approfondir. Les confidences bien étalées de Francois Hollande ou de Nicolas Sarkozy ont assez montré à quel point ils sont passés à coté du monde. Ce qu’on vu des proches de Macron n’augure rien de bon, ce qui était déjà le cas de ces loups isoles de Nicolas Sarkozy et Francois Hollande qui n’ont pu s’ntourer que de gens douteux (qu’il suffise de voir ceux qui ont eu a maille avec la justice) qui n’ont d’ailleurs eu de valeur sur le marche secondaire que lorsqu’ils ont été recases par la force publique.

Tout cela est important, mais bon on admettra que la globalisation nous epargne de trop nous soucier de politique nationale. Revenons a l’histoire en ce qu’elle a de personnel, d’anecdotique dirait Attali.

Comme elle est belle et comme elle fait pâlir la notre a cote ! je ne parle pas de celle d’Emmanuel, mais celle de Brigitte. Cette femme qui devait dire à l’adolescent aux yeux bleus qui soupirait apres elle qu’il doit cesser de faire l’enfant, que sa passion ne durera pas, que la vie dont il rêve ne sera que clandestinité ; cette femme qui lorsqu’il déblouclait sa ceinture devait redouter le renvoi et la procédure judiciaire ; cette femme qui a des souvenirs si analogues à ceux qu’on ne racontera jamais, est desormais la première dame.

Publié dans J'aime me mêler de politique, je suis français, Je suis une tapette | Tagué , , | Laisser un commentaire

Débat

Macron, ce soir. Très bon. L’aurait-on mal jugé, à cause de son équipe ? On voit mal comment Marine Le Pen pourrait se remettre de cette mise à mort.

Publié dans J'aime me mêler de politique, je suis français | Tagué , , | Laisser un commentaire

Suave mari magno

Eh non, je ne pense pas que ce blogue appellera à voter Macron. C’est dire si je prends des risques, car nul doute qu’avec le niveau qu’a atteint le débat public lors de cet entre deux-tours, on finira bien à criminaliser l’abstention ou le vol blanc ou toute absence de discipline républicaine lors d’un vote où figure un candidat du Front national.

Je lis à longueur de journées de bien belles démonstrations de la nécessité qu’aucune voix ne manque à celui qui n’est pas Marine Le Pen pour la simple raison qu’il n’est pas Marine Le Pen. Et comment faire la fine bouche malgré tout ce qu’il y a de déprimant chez Macron, lorsqu’il existe un tel risque d’issue funeste à cette élection présidentielle ?

Bon, il y a une première réponse, qui n’est pas absolument convaincante, mais qui compte quand même. Elle tient en deux mots : Emmanuel Macron. Après avoir tout essayé, j’ai compris que la seule façon de parvenir à voter pour lui était de m’imposer de ne jamais lire une ligne de lui et de ne jamais écouter une minute de ses propos. Il faut, en effet, qu’il reste seulement l’autre de Marine Le Pen pour qu’on ne perde pas toute envie de voter pour lui. Car Emmanuel Macron est d’abord la réfutation de lui-même. Son projet est fondé sur le renouvellement, et pourtant toute sa phraséologie sent le vieux à un point qui n’est pas possible. Qu’est-ce que le projet d’En marche, si ce n’est, en somme, de changer la vie, de président autrement, de s’attaquer à la fracture sociale et de réaliser l’ouverture ? Ah mais n’a-t-il pas construit en un an un mouvement qui a renversé les partis, ces vieilles structures du passé, et provoqué ainsi une salutaire et inédite recomposition ? Oui da, mais là encore, c’est exactement ce qui s’est toujours passé. Tous les présidents de la cinquième république n’ont-ils pas eu des partis dont ils étaient à la fois l’origine et la limite ? Quelle était donc l’essence de l’UDF, du RPR, du PS ou de l’UMP ? Faut-il absolument écouter les péroraisons d’Emmanuel Macron comme si on était né de la dernière pluie ? Certes, parmi le premier cercle autour de lui, il y a pas mal de bambins sortis de sciences po il y a moins d’un septennat, mais c’était pour y travailler dans les cabinets ministériels de la présidence Hollande, avec les résultats éclatants que l’on sait. Et cette rhétorique de l’énergie et de la volonté qui est une figure obligée de tout discours présidentiel depuis Nicolas Sarkozy, comme la cravate sombre l’uniforme du président? Pardon de ne pas bander.

Et au milieu de ce recyclage en pages web et en tweets de tout ce qu’on a entendu depuis vingt ans, comme promesse de chaque élection, il y a un affreux conformisme dans la vision messianique du rôle du Président. Emmanuel Macron nous parle lui-même d’un lien mystique et d’un président jupiterien. Pardon mais si on doit donner dans cette vision, alors on ne peut qu’éviter Macron qui n’a jamais réussi à donner que des chaleurs dernières.

Bien sûr, on peut préférer un président médiocre, ennuyeux et entouré de jeunes tapettes plutôt qu’une présidente instable, énervée et entourée de jeunes tapettes. Mais donner dans le Front Républicain à tout prix serait pour moi en finir avec tout espoir dans notre démocratie. D’abord parce que nos institutions ne valent que pour ce qu’elles sont capables d’empêcher. Si l’élection présidentielle doit être vue comme un risque, c’est qu’il faut en finir avec la fonction présidentielle.  Songez à quel point le problème se règlerait de lui-même, sans nul besoin d’une discipline républicaine, dans un régime parlementaire reposant sur une proportionnelle intégrale. L’impensé du front républicain, c’est bien cette importance démesurée donnée au Président. Diable, il y a un parlement, me semble-t-il. Et il y a une constitution qui doit soustraire à la règle de la majorité les droits essentiels. Une République n’existe que dans les contre-pouvoirs, pas dans l’espoir inquiet de la sagesse de la majorité. En ce sens, il y a bien un point en commun entre les deux finalistes, une certaine idée du pouvoir donné au Président qui doit absolument être réservé à des mains pures, qui me paraît à moi la meilleure raison de ne vouloir aucun d’entre eux.

 

Publié dans J'aime me mêler de politique, Je lis autre chose que des blogs | Tagué , | Laisser un commentaire

23 avril 2017

Avant que je sois, comme vous, enseveli sous les discours et les commentaires, quelques leçons ou non-leçons qui me paraissent devoir être tirées de ce résultat consternant.

  1. On va nous dire qu’il n’y a aucun candidat issu des partis traditionnels et que cela montre la fin du système des partis. C’est inexact. Les partis se sont tués lorsqu’ils se sont mis à abandonner leur mission de choisir leur programme et leur candidat pour des primaires et une prétendue légitimité tirée d’un choix direct par le peuple.
  2. On va nous dire que Macron constitue une nouveauté. C’est inexact. Nous retrouvons la figure presque régulière du césarisme, du chef de meute, du caporal entouré de tendrons ambitieux, qui ne poursuit comme eux qu’une marche personnelle. La nouveauté, s’il y en a, est que ce genre de rôle était jusqu’à présent plutôt tenu par des vieillards (Pétain, De Gaulle) mais même cela ne fut peut être que l’exception du vingtième siècle.
  3. Je n’étais pas convaincu par l’insistance de Jean-Luc Mélenchon à vouloir d’abord et avant tout engager une réforme institutionnelle. J’avais tort. Cette crétinerie d’élection présidentielle a encore montré quel anachronisme elle constituait. Les deux candidats qui seront au second tour sont tous les deux des présidents inutiles et impossibles, parce qu’ils n’ont construit leur score que sur des agglomérés baroques et intenables. Le second tour nous livrera un leader minoritaire et rapidement inaudible. Et si nous devons aller vers une cohabitation, le président, personne inutile, n’aura qu’un pouvoir de nuisance ou de paralysie.
Publié dans J'aime me mêler de politique | Tagué , , , , | Laisser un commentaire

En rase campagne (4)

Je veux sauver ici l’argumentaire désopilant publié sur le site d’En Marche, qui vise à donner les dix raisons essentielles pour voter Emmanuel Macron. Tenez vous bien, je ne suis pas sûr qu’elles aient besoin d’être commentées.

1.Parce qu’il est différent des responsables politiques qui l’ont précédé : il a eu un vrai métier, dans le secteur privé et dans le secteur public. (sic. non mais quelqu’un a lu sa biographie dans son équipe ?)

2. Parce que ça ne fait pas 30 ans qu’il passe d’un mandat à un autre. Et qu’il propose de réduire d’un tiers le nombre de parlementaires. (oh oui, avoir gagné pendant trente ans des élections doit être considéré comme rédhibitoire, dans la démocratie du futur, pour devenir Président. On se pince : ce devait être quelque part dans l’argumentaire du Duce aussi.)

4. Parce que le rétablissement de notre économie est notre priorité pour faire enfin baisser le chômage. Et que lorsqu’il parle d’économie, lui,il sait de quoi il parle : il a travaillé dans une entreprise et a été Ministre de l’Economie. (Oui. Manifestement, il sait comment ne pas faire revenir la croissance, alors que c’est un mécanisme assez automatique dans un pays à protection sociale. Notez que François Hollande aurait pu écrire exactement la même chose haha.)

5. Parce qu’il ne doit rien à personne d’autre qu’à nous : il n’aura pas d’ascenseur à renvoyer. (C’est exactement l’inverse. N’ayant fait qu’agglomérer des idées et intérêts individuels dans son « mouvement », il a en fait presqu’autant d’ascenseurs à renvoyer que d’électeurs ou de sympathisants. Et on ne dira rien du reste, qui est sans doute la raison de cette raison.)

6. Parce qu’il est capable de reconnaître qu’une idée est bonne même si elle vient d’un autre camp politique. (Voilà Emmanuel Macron qui ravit à Mao le statut envié de phare de la pensée universelle que lui avait attribué VGE. On ne sait plus très bien si on lit du Mao, du Staline — qui purge un camp après l’autre —ou du Cindy Sanders)

7. Parce qu’on apprécie sa bienveillance et le fait qu’il refuse d’attaquer les autres candidats, même si lui est beaucoup ciblé – c’est aussi ça, sa différence en politique. (no comment. Pardon, j’ai un fou rire qui redémarre chaque fois que je lis cette raison, malgré sa beauté)

8. Parce que son programme n’est pas de défaire tout ce que les autres ont fait avant lui : c’est de faire du travail le moteur de notre pays. Notamment en rapprochant le salaire net du salaire brut et en augmentant la rémunération des heures supplémentaires. (Bah ouf, il ne va pas défaire la loi Macron. Quant à faire du travail le moteur de notre pays ou augmenter la rémunération des heures supplémentaires, c’est so Sarkozy 2007)

9. Parce qu’il dit la vérité, même lorsqu’elle n’est pas plaisante. Par exemple, pour pouvoir donner accès aux allocations chômages aux indépendants, commerçants, artisans, agriculteurs, comme il le propose, il a annoncé clairement qu’il va falloir faire des efforts : un demandeur d’emploi ne pourra plus refuser plus de deux offres décentes d’emploi. (Allocations chômages ? Ah mais pardon je croyais que c’était un mécanisme d’assurance, financé par des cotisations. A-t-il ici vraiment dit quelque chose que l’on ignorait ?)

10. Parce qu’on est très nombreux à ses côtés pour renouveler la vie politique : la moitié de nos candidats aux élections législatives seront issus de la société civile, comme nous. Et la moitié seront des femmes, car l’égalité entre les femmes et les hommes sera notre grande cause nationale ! (Oh oui, il faut une bonne purge régulière dans le système. Tous ceux nés au vingtième siècle le savent.)

11. Enfin, parce que nous ne voulons pas prendre le risque qu’il puisse perdre, et qu’une catastrophe arrive le 23 avril ou le 7 mai prochains. (Faisons crédit à l’équipe de sa logique imparable : voter pour Macron est bien ne pas prendre le risque qu’il puisse perdre)

 

 

| Laisser un commentaire

En rase campagne (3)

Et puis il y eut Emmanuel Macron. On lira sur ce blog des vues déjà anciennes sur le gonflement de cette bulle au fur et à mesure qu’elle a aspiré tout le vide qui était disponible. On a déjà décrit le bonimenteur à la Madoff, qui n’aura jamais rendu aucune des qualités qu’on lui aura prêté et jamais demandé, comme prix de ses échecs, que des responsabilités supérieures. Son programme économique, écrit pour Hollande, aura achevé de briser une reprise qui était quasi-automatique ? Il n’était que secrétaire adjoint de l’Elysée. Sa loi Macron aura brûlé des sommes considérables pour des résultats indécelables sauf au profit de quelques uns (réforme de la fiscalité des actions gratuites comprise) : il n’était que ministre.  Un de ses tweets est justement épinglé pour une expression malheureuse ? Il n’est que candidat, c’est son community manager qui parle pour lui.

Cette ambition personnelle pourrait faire un destin alors qu’elle ne décrit qu’une médiocrité. Celui qui, par opportunisme et chaleur, aura monté rapidement (Macron le bien monté ?) en se gardant bien de rester trop longtemps à l’une quelconque de ses étapes, qu’on n’ait pas le temps de se rendre compte de ce qu’il y aura fait, et n’arrive au bout de tout cela à n’avoir aucune idée, de sorte qu’il est parti les chercher auprès de tous les autres. C’est bien cela, le projet En Marche, non ? En cela, il ne faudrait pas le rebaptiser Emmanuel Hollande, mais Thomas Hollande, car Emmanuel Macron tient de François Hollande par l’incapacité complète à  apprendre et de Ségolène Royale par la reprise sans vergogne de la stratégie de Désirs d’avenir.

On doit écrire ici aussi son côté caudillo au petit pied. Toute la quincaillerie En Marche est empruntée aux aventures dictatoriales pas toujours débonnaires d’Europe du Sud ou d’Amérique latine. Refus des partis, base de la démocratie représentative, et prétention à un lien direct, mystique, avec le peuple  qui fonderait une sorte de légitimité transpartisane et pour moins agglomérée : est-ce le coup d’Etat de Louis Napoléon Bonaparte ou la France de Vichy qu’il nous annonce ? Verra-t-on les professions défiler devant le Président Macron ? Avant de vous récrier, notez bien que je parle ici de ressemblance formelle. Et pardon, mais la dernière chose dont notre démocratie fatiguée a besoin, c’est bien cette sorte d’adhésion au chef qui se fait dans les stades et qui ne finit par porter au pouvoir, derrière un sourire et un menton, qu’une clique de mercenaires et d’opportunistes.

Publié dans J'aime me mêler de politique, je suis français | Tagué , , | 1 commentaire

En rase campagne (2)

Mais admettons que la France a montré par toute son histoire qu’elle pouvait survivre à des chefs cupides et menteurs et que les nombreuses opportunités de passer à un enrichissement personnel encore bien supérieur que le mandat de Président donnera à Fillon n’altèreront pas son jugement et resteront acceptables dans une approche coût bénéfice, il n’en reste pas moins, à mon sens, le principal problème de cette candidature : son programme. Croyez bien que je n’ai pas le fétichisme du programme, ne serait-ce que parce que je ne crois à pas à ce poncif de la France devant se réformer qui est brandi par ceux qui n’auront jamais une vision du monde, et qui leur permet d’aligner des abrogations et des changements de paramètres comme preuve qu’ils savent pisser loin. Le programme est en France ce qu’il ne devrait surtout pas être : un catalogue de mesures, c’est à dire des outils, alors qu’il devrait être un choix de fins. Les deux se confondent parfois : ce fut le cas au début du revenu universel, qui a hélas sombré dans les discussions paramétriques; c’est le cas sans doute de la Sécurité sociale pour tous ou, trop rarement, de discussions de principes sur les objectifs de la fiscalité.

En l’espèce le programme de Fillon réussit le double exploit d’être repoussant sur la vision et dangereux sur les moyens. Fillon répond d’une mauvaise manière à des problèmes qui n’existent pas. Qu’est-ce que je veux dire par là ? Quand un problème n’existe pas, vous pouvez lui opposer des mesures qui n’auront aucun effet : tout cela est vide, mais au moins ne blesse pas. Fillon lui, au nom de problèmes inexistants, va produire une vraie catastrophe; il est le médecin de Molière : « ou la maladie vous tuera, ou ce sera le médecin. »

Premier mythe : l’état des finances publiques. Il y a certes eu une très forte croissance récente de l’endettement public qui s’est produite lorsqu’un certain François Fillon était premier ministre, pour des raisons peu claires (la cour des comptes n’en attribue qu’un tiers au traitement de la crise) mais qui ont bien occupé René Ricol (cf. billet précédent). La dette publique frôle des niveaux insoutenables, nous dit-on. Ah ? Le Japon vit avec une dette publique cumulée double de sa création de richesse annuelle, que dira-t-on ? BNP PARIBAS vit avec une dette de 1 971 milliards d’euros contre 2 160 milliards pour la dette publique, dit-on que BNP PARIBAS est en faillite ? (il est cocasse de penser que c’est Michel Pebereau qui écrit des rapports sur la dette publique). Mais même à admettre cela, et sachant évidemment qu’une politique de réduction de la dette a des effets récessifs malheureux dans un contexte de croissance faible et de taux d’intérêts négatifs ou faibles, de sorte qu’elle risque bien d’avoir l’effet d’augmenter le ratio dette/PIB, l’effet sur le dénominateur l’emportant alors sur l’effet sur le numérateur, pourquoi ne pas choisir une mesure plus radicales que la réduction de 500 000 du  nombre de fonctionnaires (nombre qui depuis 2000 a crû moitié moins, rappelons-le, que celui de la population française) : la suppression de toute prise en charge par l’Etat de cotisations sociales patronales. Rien qu’avec cela, on obtiendrait un impact positif de 43 milliards d’euros, pour 125 000 emplois détruits (évaluation la plus favorable). C’est bien plus efficace que la mesure Fillon.

Je sens mon lecteur petit patron se récrier : mais vous n’y songez pas, vous allez compromettre la santé des entreprises et augmenter le chômage. C’est vrai mon gars, mais tu ne crois pas que tu vas la sentir aussi passer, la baisse du nombre de fonctionnaires, dans ton carnet de commandes d’une part et dans le traitement de tes dossiers administratifs d’autre part ? Voyez ce qu’on a fait de la justice prudhommale en baissant le nombre de greffiers.

Il faut tordre ici le coup à ces deux mythologies françaises selon lesquelles c’est-l’entreprise-qui-crée-des-emplois  et en-France-le-coût-du-travail-est-trop-cher qui sont toutes les deux nées dans les années quatre-vingt dix quand sont apparus des salaires exorbitants et qu’il a fallu inventer quelque chose pour les justifier et leur obtenir une fiscalité plus douce.

Mais s’agissant de l’emploi, l’entreprise n’est ni nécessaire ni suffisante. On peut créer des emplois sans entreprise — et comment Fillon pourrait-il dire le contraire, lui qui a embauché sa femme et ses enfants mais pas dans sa société de conseils ? Et on peut créer des entreprises qui n’embaucheront pas, car c’est le carnet de commande qui fait l’embauche, et non pas le talent de quelque personne remarquable et sainte qu’on appelle le chef d’entreprise, à la psychologie manifestement délicate puisqu’il faut sans cesse le flatter, le complimenter, le rassurer, le convaincre qu’il pourra débaucher sans souci s’il s’est trompé car il a beau être la seule forme d’intelligence reconnue par Agnès Verdier Molinié, il n’en est pas moins, et curieusement, faillible. Rappelons tout de même que l’embauche est toujours, de la part du chef d’entreprise, un acte intéressé. Mais voilà qu’on a érigé le chef d’entreprise français en une plante fragile qu’il convient d’arroser de mille subventions, de mille exonérations, de mille simplifications pour qu’il puisse produire des fleurs. En France, un chef d’entreprise, c’est celui qui seul, doit recevoir de l’Etat : de la commande publique, du crédit d’impôt, de l’allègement de charges, que sais-je encore. Le chef d’entreprise a un droit fondamental à l’assistanat : personne au Medef n’envisagerait qu’il puisse exercer son activité sans le moindre soutien public ni que son incapacité à développer ses affaires puisse résulter d’autre chose que du fait qu’il ait, pour produire, à payer quelque chose.

Ce chantage idiot à la création d’emplois — qui est exactement la source de la seule idée qu’aie jamais eu Emmanuel Macron, le pacte de responsabilité — s’est toujours doublé, dans ce patronat français historiquement aussi peu innovant dans sa direction que conservateur dans ses vues, d’une plainte permanente sur le niveau des salaires.  Dans l’imaginaire Fillo-Hollando-Macronien, qui prospère dans les flatulences de Pierre Gattaz, on n’arrive pas à imaginer la compétitivité autrement que comme ne pas payer ses salariés. Mon dieu, mais ne pourrait donc, pour affronter la concurrence mondiale, n’avoir que des stagiaires ? Mais pourquoi diable l’Etat ne nous fournit-il pas sans coût une main d’oeuvre formée et soignée, et alors on va voir ce qu’on va voir ? Après avoir abusé de l’immigré et du stagiaire, le patron français demande aujourd’hui la nationalisation de ses dépenses salariales, la collectivisation de ses coûts, la fonctionnarisation croissante de sa main d’oeuvre. L’Etat, c’est pour eux.

Rappelons quand même que l’objectif de toute politique économique est toujours et partout d’augmenter le coût du travail, parce que la source de la croissance est la hausse de la productivité combinée à la hausse de la consommation. Tout le reste est un moyen, tout le reste est discutable et négociable. Rappelons que la cherté du travail ne peut s’apprécier que par rapport à sa productivité, et que cette dernière repose presque essentiellement dans le niveau et la qualité des investissements privés et publics (ce qui explique pourquoi un salarié chinois immigré en France voit sa productivité alignée sur celle d’un français). La baisse du coût du travail n’a aucun sens, sauf de protéger un patronat incompétent de sa ruine méritée et du renouvellement économiquement salutaire de nos élites entrepreneuriales. Le succès du capitalisme, c’est la destruction créatrice des entreprises, pas celle des emplois qui n’en est que la conséquence. Le souci des entreprises qui marchent, pardon, c’est d’augmenter assez les salaires pour recruter la meilleure main-d’oeuvre. A-t-on jamais entendu Facebook ou Google se plaindre du coût du travail ? Il suffit de regarder les salaires qu’ils offrent aux jeunes français bien formés pour venir travailler en Californie. Le maître d’hôtel du bistro d’à côté m’a demandé un jour un piston pour trouver un stage à son fils. Le lendemain, il revenait sur sa demande car celui-ci partait pour la Californie avec un stage de BTS payé 5 000 dollars par mois plus le logement. Si les jeunes français partent, et à raison, c’est qu’ils n’ont plus envie de servage dans les entreprises du MEDEF pour des patrons inefficients dont ils n’apprendront rien. Du reste, qui ne voit que tout l’argumentaire développé par les patrons pour s’accorder des augmentations à deux chiffres de leur rémunération accompagnées de dispositifs très protecteurs en cas de perte d’emploi sont également valables pour leurs salariés, ou plus sûrement encore car la plupart d’entre eux trouveraient à s’employer à un coût plus élevé à l’étranger, ce qui est pour le moins douteux pour Pierre Gattaz ? Et si le MEDEF s’agite encore, qu’on lui montre le coût du travail en Allemagne, qui est dans l’industrie manufacturière supérieur à celui en France.

L’amélioration de la compétitivité des entreprises est indifférent, ou de l’ordre de l’intérêt particulier et non général si cela ne se traduit pas par une élévation générale du pouvoir d’achat. Le programme de François Fillon sacrifie clairement la seconde à la première qu’il finance par une hausse de la TVA.

Et ce mysticisme de la manufacture, cette façon de construire la politique économique d’un pays sur des raisonnements qui sont ceux du contre-maître d’un atelier de fabrication de boulons (gna gna gna les trente-cinq heures),  tout cela est d’une stupidité consternante : cela pourrait être dit par Macron. Tradition française sans doute : dans les années trente et quarante du siècle précédent, les Fillon et Macron de l’époque n’avaient à la bouche que la terre et comme politique économique des visions d’exploitants agricoles. Le mysticisme industriel qui enferme tous leurs raisonnements nous vaut  une économie de rationnement dont on ne doit pas s’étonner qu’elle stagne. Car enfin, à nos niveaux de richesse, nous sommes sur saturés de ce qui fait la fortune de la clique du MEDEF, mais nous sommes rationnés de services publics d’éducation, de justice, de police et de soins alors que, si nous étions des consommateurs libres, nous souhaiterions en disposer davantage. Le sujet de la dépense publique ne peut pas être discuté de manière utile si on omet de rappeler que le problème de sa hausse résulte, avant toute anecdote de mauvais emploi de l’argent public — dont le meilleur cas d’école réside dans les partenariats public-privé ou la réforme des régimes spéciaux, deux chefs d’oeuvre de Fillon le nul — de la hausse de la demande relative de ce que fournit l’Etat par rapport aux autres biens et services à mesure que l’on s’enrichit alors même que ces services ne peuvent presque par construction connaître de gains sensibles de productivité.

Arrêtons la avec Fillon. Demain, peut être, aura-t-il été renvoyé aux poubelles de l’histoire, ce à quoi son programme aurait, dans une nation de bacheliers, dû normalement suffire.

 

 

 

 

 

Publié dans J'aime me mêler de politique | Tagué , , , , , | Laisser un commentaire