Le dernier métro

De toutes les choses que je vais quitter en m’expatriant, le métro est sans doute celle que je regretterai le moins. Cela me semble curieux d’écrire cela tant j’ai aimé l’utiliser quand j’étais enfant. Petit, j’aimais tout dans le métro : son odeur (dont la formule, depuis révélée, me soulève aujourd’hui le coeur), sa température très prévisible (qui, avant la suppression des portes d’accès, était toujours bien plus agréable que celle de l’extérieur, chaleureuse en hiver et rafraîchissante en été), ses bruits caractéristiques (que j’avais tous décomposés, étudiant avec minutie leur cause et leur enchaînement, leur rythme et leur couleur), ses panneaux (je me souviens avec émotion de l’introduction d’une nouvelle typographie, que je jugeais merveilleuse), son esthétique de carreaux blancs ou bleus, l’équipement ferroviaire et les milliers de pièces qui composent les voitures, qui chacune ont fait l’objet pour moi d’une attention scrupuleuse pour parvenir à en constituer le catalogue – mental – le plus complet. J’étais un voyage sur deux derrière la vitre du conducteur, à noter chacun des boutons qui s’éclairait, la disposition des différents instruments de conduite, l’enchaînement des signalisations : trois points blancs, double panneau bleu et orange, les énigmatiques comptes à rebours ou symboles peints sur les murs des tunnels. Je n’imaginais pas carrière plus passionnante que celle de conducteur, et je demandai bien sûr un train électrique à mes parents, que je m’employai à rendre le plus proche possible d’un métro.

Aujourd’hui, un déplacement en métro est pour moi, outre une contrariété, une humiliation quotidienne. La station qui dessert mon domicile présente deux lignes qui se croisent sur le même quai central, et voilà bien près de trois ans que, y arrivant le matin, je constate à chaque fois que je viens de louper le métro que je souhaitais prendre , alors qu’arrive exactement au même moment que moi sur le quai celui de la ligne qui ne m’intéresse pas. Et que je vais devoir attendre, ratp dixit,  au moins dix minutes le prochain convoi qu’il me faudra en outre partager avec la foule déposée par celui qui ne me concerne pas. Le libre jeu des probabilités ne produirait pas un résultat aussi systématique (et parfaitement symétrique, puisque si je m’aventure à vouloir emprunter l’autre ligne, je subis exactement le même sort) et d’ailleurs vérifié au retour, puisque je n’ai jamais pu faire autre chose en revenant du bureau que de rater ma rame.

Peut-être n’aurais-je pas noté cet endurcissement de la régie autonome à me nuire, si l’intervalle entre les trains qui desservent ma station ou celle de mon bureau était raisonnable, alors qu’il est parfaitement extravagant. J’ai vu des jeunes gens à qui la même mésaventure que moi arrivait pleurer devant le départ du train en pensant à l’éternité qu’ils allaient devoir passer à attendre le suivant. Passé dix huit heures, l’intervalle est celui d’un train de montagne, et j’ai vu des gens partir au restaurant pour occuper leur attente.

C’est devenu une vieille plaisanterie de parisien d’ailleurs de dauber sur la nullité du service rendu par cette ligne. Je me souviens d’avoir rencontré un soir, lors d’un dîner, quelqu’un qui s’est présenté comme directeur de l’exploitation de la RATP. Je lui fis part de mes récriminations sans trop d’illusion, et il m’expliqua que le problème est bien connu à la régie, puisqu’il résulte d’une décision :sur l’une des deux lignes, on a mis tous les conducteurs qui ont des troubles psychologiques, et sur l’autre, tous ceux qui sont syndiqués. On a ainsi concentré les problèmes et immunisé le reste du réseau. Du reste, on aurait pu s’en doute, puisque ces deux lignes sont systématiquement très ralenties dès lors qu’il y a un mouvement social, même minime; et incroyablement rapide et fréquente dès lors qu’on annonce leur trafic perturbé, sans doute parce qu’alors, un des chefs regarde si personne ne dort.

A la fin de tout cela, on obtient une sorte d’heure de pointe permanente ; j’ai beau partir à une heure tardive de chez moi, je suis quand même serré par toute sorte de voisine au sac à main aussi moche que contondant ou par un lecteur ombrageux de la presse quotidienne gratuite. Je laisse passer parfois trois ou quatre rames en attendant celle qui arrivera, presque vide, à la faveur d’une « régulation » du trafic qui ne produit que des arrêts à quai et et des intervalles absurdes, trop longs ou trop courts.

J’ai découvert récemment que la RATP était dirigée désormais par une vieille dame, de l’âge des plus jeunes admiratrices d’Emmanuel Macron. Elle annonçait le recrutement de centaines de développeurs pour permettre à la RATP de proposer des applications. Et moi qui pensais qu’elle était chargé de nous transporter. J’imagine tous les soirs l’augmentation de mon bonheur si cette dame s’était avisée de recruter des conducteurs. Comme dans les phrases creuses de son ministre préféré, qu’il boursoufle en y logeant le mot innovation, la directrice générale de la RATP veut ubériser la régie, mais à sa manière : nous aurons l’application, mais hélas pas les conducteurs.

Je crois pouvoir témoigner que le fonctionnement du métro parisien n’a pas toujours été aussi dégradé (et je n’ose imaginer ce que mes lecteurs banlieusards, pour lesquels on s’est acharné depuis quinze ans à provoquer les difficultés, doivent penser de mes émois) mais en tout cas il est devenu terriblement désagréable, n’étant utilisable que parce qu’on a fait pire à la surface de la ville. Ce que la gauche parisienne a fait depuis son arrivée au pouvoir peut être défendu, mais la vérité oblige à dire que cela n’est profitable que pour ceux qui disposent d’une voiture avec chauffeur. C’est le cas de tous les élus de gauche parisien et de leurs invités et fréquentations ; on comprend ainsi parfaitement leur effusion mutuelle, mais pour nous qui devons prendre le métro pour aller jusqu’à la Philharmonie et pour prendre ensuite un verre après le spectacle, sans que personne ne se soit avisé qu’il faudrait sans doute revoir les prestations de la ligne correspondante, on y regarde à deux fois. D’ailleurs, l’argument social d’avoir choisi un emplacement aussi excentré alors que dans le même temps personne ne se soucie d’une circulation facile et confortable dans la capitale est stupide de l’aveu même de ceux qui l’ont forgé, puisqu’il suffit de lire ce qu’ils racontent du forum des halles et de sa parfaite accessibilité, pour le coup pas seulement des bandes de Pantin mais bien de toute la banlieue parisienne, pour comprendre qu’un vrai souci de rendre la musique facilement accessible à toutes les populations de la région parisienne aurait justifié de le construire en lieu et place de ce trou surmonté d’un pet, pardon, d’une canopée, et non d’offrir au centre de la région, au noeud de communication le plus important d’Europe (sic, mais sans doute dira-t-on bientôt du monde, voire de l’univers connu), des boutiques Pimkie, Celio et Darty.

La gauche française représente le pouvoir de l’argent. Et que veut l’argent ? une ville compliquée à l’extrême pour ceux qui n’en n’ont pas, mais avec une politique sociale agressive pour pouvoir fournir la main d’oeuvre mal payée (donc immigrée) qui est absolument nécessaire au fonctionnement de ses plaisirs (les nouveaux valets dont parlait un sociologue de gauche dans un article prophétique publié dans un millénaire où il existait des sociologues de gauche). Sa rage d’avoir des logements sociaux n’est pas à chercher ailleurs : il faut bien qu’on lui prépare à bas coût ses tapas. Elle aime le monde dichotomique, où il y aurait des pakistanais et des inspecteurs des finances. Elle aime les allégements de charge au niveau du smic, qui contiennent le coût de production de sa domesticité indirecte, comme la perspective du licenciement facile. Mais cela nous éloigne de notre sujet, ou cela nous y ramène sans doute, car je me suis trompé dans ce que j’annonçais. Car ce qui va le moins me manquer en quittant la France,  c’est sûrement sa vie politique.

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En nui

Ce journal se meurt, et peut être que le silence entre ses billets, ou d’ailleurs le silence de ses billets, a la tristesse majestueuse d’une agonie, surtout quand on remonte le temps et qu’on lit ce qui y paraissait il y encore dix ans. Et ce n’est pas, pourtant, qu’il y ait moins à raconter, au contraire (car enfin, voilà dix ans peut être que nous vivons en somme presque sous une occupation, à constater tous les jours le durcissement de notre pays et l’épaississement de l’esprit public, et il y aurait un immense intérêt à montrer cette glaciation et comment elle a changé nos vies) mais il a subi coup sur coup la fin malheureuse de son anonymat, la suppression volontaire de son référencement, la désaffection générale pour ce qui dépasse 144 caractères, et la fringale des paradis dans lesquels on ne passe que muets et clandestins et qu’on ne regrette ensuite que silencieux et désespérés. Et quand on essaye de s’y remettre, on ne sait plus très bien par quel oubli recommencer, un peu comme pour des retrouvailles. Alors ne visons pas à rattraper toutes ces années et mettons les récits comme ils viennent.

Samedi *** il m’appelle à la sortie de son devoir surveillé pour me demander mon adresse précise. J’avais pensé que son retard à me contacter marquait un changement d’avis, ce qui ne m’aurait pas étonné puisque nous avions pris rendez-vous très rapidement la veille, après avoir échangé à peine quelques banalités et des marques d’intérêt pour les mêmes sujets. Mais non, les jeunes gens ont plus de constance que nous, et il est bien venu, quoique avec une heure de retard. Comme toujours, j’étais le plus gêné à la sortie du métro, comme si je n’avais pas vécu ce type de moments déjà mille fois mais, heureusement, il n’eut pas l’air de le remarquer :

— Je peux prendre une douche chez toi ? Ce devoir m’a fait suer.

— Euh, si tu veux, mais nous pourrions discuter un peu avant ?»

Je savais bien qu’il serait absolument impossible de ne pas lui proposer le lit quand il sortirait de la douche, à moins de le vexer effroyablement, or je n’étais encore assez réveillé pour y retourner avec quelqu’un. Nous avons parlé de nos vies respectives (à dix-huit ans, on a évidemment besoin à cet effet de beaucoup plus de temps qu’à mon âge), de nos passions respectives (très informées évidemment chez un élève de classes préparatoires), le tout sur le canapé encore froissé de ma rencontre, la veille, avec un livreur de repas, et puis je lui ai proposé d’aller prendre cette douche qu’il désirait. Quand il est sorti avec son drap de bain noué autour de la taille, traversant la bibliothèque sans doute pour aller chercher son pantalon, je me suis souvenu d’être aimable et lui ai demandé de venir me rejoindre sur ce même canapé, envoyant voler la serviette qui n’était plus utile. il a eu la gentillesse de louer la douceur de mes lèvres et de mes cheveux (« je suis très sensible à ces choses là », expira-t-il) et le scrupule  de ne pas jouir immédiatement sous certaine caresse apparemment réussie, selon le récit qu’il en livra, plus tard, alors que nous déjeunions au restaurant italien où j’ai mes habitudes. Et au moment où nous jouissions, sans doute se passait-il la même chose chez tel ou tel autre ancien ministre de Sarkozy chez tel producteur de musique récemment viré et qui entretient, avec de la poudre, un harem très souvent renouvelé de garçons venus de province s’y voyant déjà, chez quelques conseillers ministériels à peine  bacheliers mais très pleins de l’importance de leur rôle et de celle de leur ministre, de sorte qu’on se demande bien pourquoi je partage ici ce qui n’est que le lot commun. D’ailleurs, j’étais si conscient que notre ébat rendrait cette rencontre tristement commune que j’ai essayé de l’ornementer en prenant de lui quelques photos sensuelles, mais je n’ai réussi, comme tout pédé, qu’à faire du Stéphane Gizard.

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En marche

Pourquoi, même après ce samedi parfait, ne suis-je pas content ? Un excellent déjeuner coréen, agrémenté d’un très bon blanc, *** qui insiste pour me voir pour tirer son coup,  sort en retard de son match,  met une heure en voiture pour arriver et son pantalon et son caleçon les plus sexy et avec lequel, une fois de plus, l’accouplement est à la fois chorégraphie et gastronomie, le plaisir de son corps et de son plaisir surpassant de très loin celui que la jouissance qu’il donne au mien ; le soir, spectacle de l’Ecole de danse, qui est toujours parmi les plus beaux donnés à Garnier, pour la double raison qu’il n’entre pas de mode dans sa programmation et que les danseurs de l’Ecole de ballet sont encore les seuls  à l’Opéra de Paris qui travaillent – et puis surtout parce qu’ils sont exceptionnels et qu’ils font de manière sublime leurs adieux à leur jeunesse (pour ceux de la dernière division) ce qui en soit est le plus déchirant des spectacles, et qu’enfin on leur fait toujours danser des ballets qui ne sont pas de leur âge, ce qui ajoute à leur grâce et leur sensibilité une expérience et une maturité importées qui nous les rendent incroyablement proches dans leur divinité, et qu’enfin ils ne sont pas encore devenus moches, ce qui est un peu ce qui nous a gâté le spectacle précédent avec quelques Etoiles dont le visage invite à détourner le regard ; enfin, la rencontre inopinée de G. dans le foyer (arrivé trop tard, il n’a pu s’asseoir à sa place « jeune » au premier rang, juste devant moi, lors de la première partie) qui semble avoir grandi, et remplacera avec bonheur le danseur que j’avais invité qui m’abandonne à l’issue de la représentation pour aller boire un verre avec un étudiant espagnol en erasmus rencontré dans l’après-midi sur une application, peut être choqué que j’aie fait éteindre le téléphone portable du petit garçon assis pas très loin de moi qui jouait à un shoot them up pendant le spectacle, alors même que son père m’expliquait que c’était parce que son rejeton s’ennuyait (il aurait dû le confier à un abbé). Nous dînons avec G. qui me conseille de son oeil avisé pour toutes les expositions qu’il faut faire, qui me laisse feuilleter au restaurant les nombreux catalogues qu’il a achetés d’occasion chez Gibert avec quelques enregistrements fameux  et indispensables (l’Arrabiata dans la version de Schpountz, l’inoubliable Burrata de Schmoll et la magistrale Pizzeria de Thundertentronch) et sirote un Sex on the beach avec son cheeseburger aux oignons.

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La fin des putes

Ainsi le parlement a-t-il voté une loi réprimant le recours à la prostitution, en instituant une contravention de cinquième classe à l’encontre du client et une inscription au casier judiciaire en cas de récidive. On s’étonne un peu de cette initiative, au moment où la politique gouvernementale est entièrement construite sur le préjugé qu’il faut alléger le droit du travail, alors qu’on vient donc en somme d’y ajouter une nouvelle règle.

J’avoue ne pas avoir saisi les raisons qui justifient cette pénalisation, dans le champ de l’action publique et non celui de la morale, de la conformité religieuse ou de l’avis de ma boulangère. Protéger les prostitué(e)s contre les mauvais traitements, l’exploitation, la contrainte ? Mais par exemple un viol est un viol, des coups et blessures sont des coups et blessures, le droit pénal est assez équipé ainsi et ce ne peut être que par indifférence, négligence ou abus des magistrats ou de la police si on ne les réprimait pas déjà hier.  En ce sens, c’est surtout la criminalisation du racolage par Sarkozy qui a rendu cette protection plus difficile, en mettant les prostitué(e)s sous la menace de poursuites de policiers parfois douteux. On notera que cette belle intention des associations et du législateur s’arrête à la porte de la chambre et s’éteint dès lors qu’il n’y a pas de bite dans l’histoire, puisque la France a subi la honte d’une condamnation de la cour européenne des droits de l’homme pour n’avoir prévu dans son droit pénal aucune infraction pour la mise en esclavage, des années durant, d’un personnel de maison sur-exploité et non payé dont on a confisqué les papiers pour s’assurer de la parfaite soumission, ce qui n’avait pas eu l’air d’émouvoir outre mesure les magistrats français qui avaient eu à connaître ces faits. Il faut dire qu’on entre là davantage dans le champ du code du travail, et que Manuel Valls pourrait nous rétorquer que criminaliser l’esclavage risquerait de réduire l’incitation des familles à embaucher du personnel domestique. Ou alors il faudrait s’inspirer des nobles principes proposés par le gouvernement d’écrêtement des dommages pouvant être versés dans ce cas aux victimes : huit ans d’esclavage? maximum deux mois de salaire (au taux conventionnel, j’imagine, ou faut-il pour achever de rassurer Yvon Gattaz, au taux effectivement payé par l’employeur pendant l’exploitation, au nom de la prévisibilité ?).

Je m’interroge quand même sur l’application de cette loi à l’Assemblée nationale, quand je vois tant d’anciens ministres entourés d’une nuée de gigolos venus de province et hébergés, nourris, habillés, c’est à dire en somme très bien montés (à Paris). D’ailleurs, cher parents : avez-vous regardé s’il n’y a pas un ou plusieurs anciens ministres de Nicolas Sarkozy dans la liste d’amis Facebook de votre fils ?  Vous seriez surpris…

Ah mais il est vrai qu’on ne réprime que l’usage de la prostitution, et non la pornographie. J’imagine donc qu’il existe une immunité dès lors que la relation tarifée a été faite dans le but d’une captation pour une diffusion ultérieure, ce qui semble confirmé par l’absence de protestation depuis les rangs des producteurs de X. Donc, si jamais vous avez payé une coupe de champagne au mec chopé en boîte que vous ramenez chez vous (contrepartie donc financière), pensez bien à allumer le camescope avant de baiser avec lui, au cas où la maréchaussée aurait décidé d’aller emmerder du pédé.

Avec la fin de la prostitution, nous ne perdons pas grand chose à titre personnel (car nos perspectives d’enrichissement dans ce domaine étaient il faut l’avouer devenues assez faibles) à part peut être la possibilité d’histoires nouvelles qui nous auraient émoustillé, comme cette anecdote, lue récemment dans la notice nécrologique d’un des grands torreros du siècle, selon laquelle dans sa prime jeunesse sa famille avait rétabli sa fortune en vendant son pucelage à une riche anglaise.

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La Baverez du crapeau

Demandez à un correcteur de dissertations quels sont les copies qu’il redoute le plus et il vous répondra les Baverez, qui est le nom que l’on donne à celles qui concentrent tous les défauts. La copie Baverez est celle qui semble issue d’un livre de Nicolas Baverez : le corps est sec, faute de matière, mais la peau fripée et abondante comme celle d’une femme dont on a aspiré d’un coup tout le gras; elle est attendue du bas en haut, comme un costume à carreau d’un bourgeois français; aucune idée ne dépasse l’autre et toutes tombent raides, comme les cheveux de leur éponyme, elle est interminable, comme sa conversation. A la fin, on ne sait combien la payer, car enfin il y eu des lectures assidues de la presse et tout n’y est pas toujours simplement faux, mais on accueille avec bonheur celle, peut être moins informée mais finalement moins bête, de l’élève qui a peu potassé et donc essaye de réfléchir.

J’ai retrouvé cette sensation en lisant les extraits du prochain livre de Nicolas Baverez (peut être publié depuis), rassemblés par le Point du 3 mars sous le titre provocateur : « Pourquoi ce n’est pas le moment de dormir » alors que leur lecture est sans doute le plus puissant somnifère légalement disponible. Je vous passe la première colonne qui nous explique que l’idée de la fin de l’histoire a péri avec le 11 septembre 2001, je crois que c’était la position commune du Figaro, de Sud Ouest, de Var Matin et de l’Officiel des spectacles dans leur numéro du 11 septembre 2001 –  et même si ce poncif ne rend justice ni à la théorie de Francis Fukuyama ni à la tragédie du 11 septembre ni à la logique, il est aussi inévitable sous la plume de Nicolas Baverez que la citation de Valery sur les civilisations mortelles dans les copies de sciences po. Venons-en à la deuxième colonne, dans laquelle il tonne : « Une formule résume l’impasse dans laquelle s’est enfermé notre pays : la France représente 1% de la population mondiale, 3,7% de la production de la planète mais 15% de l’ensemble des transferts sociaux. »  Pardon, mais la formule me paraît surtout résumer l’impasse dans laquelle s’enferme la méthode Baverez. Car enfin quelle est la fichue conclusion qu’on peut en tirer ? Pourquoi diable, à supposer que cette statistique de 15% des transferts sociaux soit vraie, ce qui me semble éminemment douteux, serait-elle incompatible avec les autres qui la précèdent ? Pourquoi dit-elle d’ailleurs plus quelque chose de nous que du reste du monde ? Et que dit-elle d’ailleurs précisément ? Ne pourrait-on pas voir dans nos transferts sociaux plus importants rapportés à notre population la source de notre production trois fois plus intense dans ce même rapport ? Et d’ailleurs, en quoi a-t-il caractérisé une impasse en donnant trois pourcentages purement statiques ?

Le paragraphe suivant s’étonne que la croissance française a diminuée entre les années soixante et aujourd’hui. Soupir. Son nègre aurait-il oublié de lui faire une fiche sur les théories de la croissance ? Peut-on être vraiment à ce point ignorant ? mais la machine à débiter des chiffres en s’interdisant toute intelligence se poursuit avec le fameux recul de la production industrielle (Nicolas Baverez avait sans doute la gastro quand son prof de seconde a évoqué la tertiarisation des économies développées et le progrès technique) et il nous parle avec beaucoup de certitude de l’industrie, moteur de l’innovation et des exportations sans ici ne donner aucune statistique puisqu’elles seraient toutes contraires à son propos.

Mais je suis injuste : Nicolas Baverez ne se contente pas d’aligner des données de météorologie, d’empiler des températures de tous les cantons et de s’étonner devant leur niveau plus faible en décembre qu’en août, signe infaillible du déclin français. Il lui arrive aussi de tenter des idées générales. Ainsi, par exemple, l’idée suivante : « Contrairement à l’après seconde guerre mondiale, l’innovation au XXIème siècle n’est pas impulsée par le haut, par la sphère publique, mais par le bas, via les acteurs eux-mêmes. Les ruptures scientifiques ne sont plus le fait d’équipe fermées regroupées au sein de structures publiques, comme pour le nucléaire ou la conquête spatiale au XXème siècle, mais le fait du partage des connaissances. »  Très séduisante, cette idée a d’ailleurs fait l’objet d’une recherche scientifique abondante et devenue définitive, hélas bien avant que Nicolas Baverez ne la livre au public français, qui a conclu que parmi toutes les innovations majeures du XXIème siècle, aucune n’avait été produite en dehors de la sphère publique. Comment ne pas être navré que dans notre pays on puisse écrire sans le moindre début de justification des thèses déjà largement réfutées ? On craint que ce ne soit pas les livres de Nicolas Baverez qui deviennent un moteur d’exportation, sauf peut être dans l’Etat islamique où l’on ne doit pas davantage lire les articles académiques américains.

Evidemment, tout cela finit par dire que l’Etat providence est dépassé, comme dans un discours de Manuel Valls en clôture d’une université d’été du MEDEF. Et moi de me demander pourquoi j’ai même simplement feuilleté le Point, alors que par exemple dans le Financial Times, qui n’est pas exactement un tract gauchiste, je lis un papier passionnant qui rapporte le résultat d’un travail de recherche qui montre qu’en réalité les fameux transferts sociaux ne sont pas de la redistribution de certaines populations à d’autres à un instant donné,mais en fait un mécanisme à peu près neutre pour chacun de redistribution dans le temps, soit en quelque sorte…une banque, qui nous prêterait à certaines époques de notre vie pour nous ponctionner à d’autres. Thèse stimulante, mais hélas vite réfutée par le cas de Nicolas Baverez, dont on peine à imagine qu’il restitue un jour à la collectivité nationale tout ce que son éducation et sa rémunération publique lui aura coûté.

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Le trou de bal des débutantes

Il y a un mystère de la séduction qu’exerce Emmanuel Macron. Chacune de ses interventions publiques est parfaitement prévisible : il adhère à un point qui n’est pas possible à l’image qu’on a de lui ; il joue un rôle bien balisé dans la vie politique française, depuis Jean Lecanuet jusqu’à Manuel Valls ministre de l’intérieur : on peut même dire que l’histoire politique de la cinquième République est un cimetière d’Emmanuels Macron. Des Emmanuels Macron, on en compte une bonne cinquantaine dans tous les bords, et la droite serait bien inspirée d’organiser une primaire d’Emmanuel Macron, tant elle en a qui se marchent sur les pieds.

Et pourtant, la presse ne se lasse pas de reprendre les propos du ministres, alors même qu’ils ne sont eux-mêmes que des reprises. Son business model est celui de l’industrie du disque, il consiste à ressortir des best of, et on s’amuserait à faire de ses sorties la généalogie,  qui descend des apophtegmes d’Ernest-Antoine Seillère aux mouvements d’humeur de Claude Bébéar.

Son succès, sans doute, doit beaucoup aux femmes qui ont l’âge de sa femme, lesquelles aujourd’hui forment le tout Paris. Il est goûté dans ce monde à l’égal d’une nouvel acte de chirurgie plastique : en recyclant les billevesées qu’elles entendaient avant leur sénilité, il leur fournit un précieux sentiment d’être incroyablement actuelles.

Certes, Emmanuel Macron n’oublie pas d’ajouter à ses reprises quelques arrangements contemporains, comme  le mot start-up ou celui de disruption, que nous avait appris Jacques Seguela à l’époque où l’on célébrait la culture pub. Le mot innovation, rappelons-le, était quant à lui déjà dans l’hilarant Programme de Lisbonne, par lequel je conseillais à mes étudiants préparant l’ENA de toujours finir leur copie d’économie pour émoustiller l’énarque correcteur qui déjà dans les années 2000 bandait déjà sur ce type de cavité humide. L’appel à la réforme pour la réforme, nous n’entendons que cela depuis 1981. Qui n’a pas promis le changement ?

Mais là où Emmanuel Macron sent vraiment la vieille, c’est dans le contenu de ses réformes. La loi Macron ? Il nous remet dans des cars et s’occupe d’ouvrir la profession de clerc de notaire. Le pacte de responsabilité ? C’est ajuster son outil de politique économique sur le mode de production d’une manufacture du XIXème siècle. Réformer les trente-cinq heures ? c’est penser la productivité comme le faisait Karl Marx. Aucune de ces solutions ne fonctionne ni dans une des start-up qu’on nous montre comme exemple, ni d’ailleurs vraiment dans une économie de services et d’emplois qualifiés. Comment peut-on vouloir à la fois réduire à la hache la dépense publique et fonctionnariser tous les salariés du privés en collectivisant, à la demande d’un patronat inefficace qui a tellement sous-investi qu’il ne sait plus très bien comment produire aujourd’hui, une part croissante de leur paie ? Je ne parle pas bien sûr de la loi El Khomry, qui au nom d’un code du travail trop lourd  et donc inaccessible pour la ministre devrait aboutir à en doubler la taille, qui elle est simplement traversée par la haine habituelle du petit bourgeois à la Nicolas Baverez devant tout mécanisme de protection sociale qui fonctionne, et qu’on doit sans doute davantage à Manuel Valls qui a montré son Exigence constante à développer le paupérisme dans notre pays.

Déjà, d’ailleurs, les journalistes recyclent leurs crassiers d’éloges pour celui qui fait bouger les choses dans de nouveaux papiers sur Bruno Le Maire (LOL). Qu’un homme aussi pauvre en teneur intellectuelle qu’en track record politique puisse incarner le renouvellement dit assez qu’on nous fourguera encore quelques vagues de débutantes avant le prochain bal présidentiel.

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Pour en finir avec YSL

Jeudi soir, lors du dîner que je donnais en l’honneur de RS qui revenait de Shanghaï, M. glisse à son voisin qu’il devrait absolument voir le documentaire sur Valentino, et à l’objection qu’il faut préférer les deux films sur YSL, répond vertement : « ah, non, Yves Saint-Laurent, c’est chiant ».

J’imagine que cette conversation entre garçons de vingt cinq ans doit faire sursauter les vieilles tapettes qui me lisent. Mais enfin, la vérité est là, malgré toute la puissance médiatique de Pierre Bergé et toute la presse complaisante : Yves Saint-Laurent, c’est chiant. Certes, c’est rempli d’objets précieux et cela ne manque pas d’élégance, mais cela sent la mort et le peine à jouir. Yves Saint-Laurent n’exerce aucune fascination pour ces jeunes gens pourtant épris de beauté, parce que ses robes n’intéressent que le spécialiste qu’ils ne sont pas et tout son décorum, pompeusement appelé collection, est en réalité une accumulation de mastaba. Où sont les fêtes, les dîners somptueux, les bals inoubliables, la sociabilité sans laquelle le luxe est sinistre ? Il a fallu que Pierre Bergé l’institue en génie et qu’il construise la fiction d’un drame pour nous empêcher de nous rendre compte qu’au fond il nous ennuie.

Evoquer Yves Saint-Laurent au milieu de jeunes gens, c’est inévitablement passer pour un vieux, alors que vous voyez leurs yeux s’illuminer dès lors que vous évoquez Valentino. Décidément, l’époque n’est pas française : pendant qu’on nous épuise de pensums mal fichus comme la vie d’Adèle, toute une génération puise son inspiration dans l’Italie de la Grande Bellezza et de Valentino, the Last Emperor. Avec toute son exubérance italienne, son hâle forcé, son délire de drama queen, son cuisinier à domicile et ses six chiens, Valentino donne envie de venir à sa table, il amuse comme il régale, avec une hystérie communicative.

Le français, à côté, pardon, mais c’est un épicier. Paradoxalement, l’exposition Doucet Yves Saint-Laurent qui vient de se terminer à Paris montrait assez la très nette supériorité du premier sur le second. Quand Yves Saint-Laurent ne sait courir que les antiquaires et, au mieux, raviver un goût défunt, Doucet liquide sans trembler sa collection du XVIIIème siècle sitôt qu’il est parvenu à faire revivre entièrement cette époque dans son hôtel particulier et se lance ensuite dans une collection extraordinairement contemporaine, aménageant une sorte de logement expérimental pour la recevoir; et s’il ne fait cela que par des intercesseurs, celui lui donne néanmoins un contact de première main avec l’effervescence de son époque, quand Yves Saint-Laurent n’en aura sans doute tout juste connu que la braguette au milieu de ses émaux et camées. Quand Pierre Bergé se compose une collection de livres guidée par le goût d’un pharmacien de province, Doucet constitue un des plus riches fonds bibliographiques de son époque sur l’histoire de l’art qui a joué un rôle essentiel dans un pays dans lequel les bibliothèques disposent de moyens misérables. Quand Yves Saint Laurent aura fréquenté Loulou de la Falaise et Jacques de Baker, Doucet salarie André Suarès contre une lettre par jour (et quelles lettres !)

Alors, certes, Valentino n’a pas les beaux Ensor et les merveilleux Léger dans son salon mais il reçoit, lui, à ses tables multicolores et surchargées (capturées dans un épais volume publié chez Assouline, hors de prix mais hélas indispensable) et dans ses résidences au bilan carbone superbement suranné.

 

 

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