Les historiens du futur se demanderont sans doute si notre génération a bien été vivante, et si elle a bien a un jour ressenti quelque chose, à part l’impérieuse envie de clamer un droit et une réparation. Le succès considérable du sexe dans nos conversations et dans la vie des idées traduit exactement cette disparition de la passion, du sentiment, de la sensibilité, du désir même, au profit d’une activité physique régulée, synallagmatique avec une obligation de bonne foi pré-contractuelle et de fréquence supérieure à quatre par unité de temps.
C’est le monde auquel aspire Florence Montreynaud, historienne, dans un papier du Monde garanti 100% sans morceau de vie, sans couleur et sans nuance. Notez bien que je ne suis pas directement concerné par cet article, puisqu’il ne vise que les relations entre les hommes et les femmes. Lorsque Florence Montreynaud aura réussi à établir ses tribunaux du sexe, je compte sur vous pour venir témoigner que mon esprit est vierge de toute pensée d’accouplement avec une femme qui n’aura pas fait l’objet d’un accord notarié préalable, avec un droit de rétractation de quinze jours. Passons sur le début : un point de vue, comme l’appelle Le Monde, n’a sans doute pas à justifier ce qu’il affirme. Ainsi Florence Montreynaud, dont il nous tarde de lire les oeuvres complètes comme historienne, nous informe d’abord que « depuis des décennies [l'historiographie contemporaine, rappelons-le, a aboli la datation] des feministes [...ainsi que la personnalisation de l'histoire autour de noms] ont précisé le sens des mots relatifs à la sexualité, dissipant ainsi des confusions dues à la complaisance pour la violence machiste, symbolique (en mots ou en images) ou réelle (viols, coups, meurtres) [On eut aimé que Florence Montreynaud les précisât aussi pour nous, qui ne sommes sans doute pas aussi dissipés].» Mais Florence Montreynaud n’est pas du genre à en rester au concept, et elle nous propose aussitôt de descendre du «ciel des idées» aux «réalités de la violence sexuelle dans le monde».
Et qu’est-ce qu’elle désigne par là ? Quelle est la réalité de cette «violence que les hommes exercent sur de plus faibles» ? Eh bien, c’est celle de l’homme qui «à force de sourires et de belles paroles» fait des «avances» à une dame. On n’avait en effet pas songé encore à interdire les sourires et les belles paroles avant Florence Montreynaud (si on doit lui reconnaître quelques précurseurs célèbres, il n’y en avait pas encore eu d’attestés dans des sociétés libérales). Les avances sont une «violence» car l’homme qui les prodigue «cherche à obtenir d’une femme ou d’une fille ce qu’elle ne propose pas, ce qu’elle ne désire pas» exactement comme des soldes ou une publicité pour un produit de Marc Jacobs, dont je demande sur le champ l’abolition. Comprenez ma stupeur : je vivais curieusement dans le regret de ce monde hétérosexuel, dans lequel on peut justement essayer de séduire, dans lequel on a du temps pour faire sa cour et essayer de montrer à la personne pour laquelle on a conçu un beau sentiment qu’elle ne perdrait peut-être pas tout à fait son temps à le passer avec nous ; on l’on essaye de mesurer chaque jour ses progrès, parce qu’on a pu lui tenir la main, parce qu’elle nous a accordé ce dîner ou cette soirée, parce qu’enfin c’est elle qui nous écrit. Mais Florence Montreynaud m’explique que c’est notre vie homosexuelle qui est dans le juste : se connecter sur un site de rencontre internet en même temps que deux cent cinquante voisins en état de copuler, fixer des critères explicites de notre recherche («pas de vieux», «pas de blacks», «kiff odeurs et chaussures de tennis requins» ) la procédure de coït qui sera suivie («actif uniquement» «no sodo») ainsi que les caractéristique substantielles de l’objet («tbm», «ttbm»). Cher vous, nous vivons dans un monde purgé de tout violence sexuelle, dans un monde à la Florence Montreynaud. Certes, cela sent un peu la pisse et les pieds, mais il faut cela sans doute pour nous garantir des «beaux sourires et des belles paroles.»
A ce moment de l’article, un doute se lève néanmoins : est-ce donc possible que jamais une femme ne soit à l’origine d’une relation ? Angoissante question, car elle pourrait nous conduire à jeter les deux tiers des romans que nous avons dans notre bibliothèque, qui racontent l’inverse. Mais non, Florence Montreynaud, historienne, connaît la femme : «Certes, séduire, “ce divertissement féminin par excellence” (Marguerite Yourcenar, Quoi, l’éternité ?) n’est pas le propre de l’homme, mais quand une femme cherche à attirer un homme, il s’agit de coquetterie plutôt que de contrainte, de regards plutôt que d’actes, d’invites verbales plutôt que de “main aux fesses” : rien de comparable au “troussage de domestique” ni au “droit de cuissage”, et ni “dragueur” ni “don Juan” n’ont de féminin.» Chacun appréciera à sa juste valeur la science de Florence Montreynaud, et sa capacité, en effet, à «dissiper des confusions dues à la complaisance pour la violence machiste.» Entre le sourire et le regard il y a donc l’abîme de la violence.
La suite, osera-t-on le dire ?, n’est sans doute pas à la hauteur des distinctions radicales et éclairantes du début. On y alterne des citations sans source (recueillies lors d’un dîner chez Florence Montreynaud ?), une compilation de sondages non précisés (mais qu’on croit avoir lu soi-même cet été dans le femme pratique d’une copine) qui établissent que les hommes connaissent onze partenaires dans leur vie, alors que les femmes trois seulement, et que dans la majorité des cas, c’est l’homme qui prend l’initiative du rapport sexuel. On sent le souci de l’historienne pour le fait vrai, la statistique indubitable, le témoignage et la volumétrie, mais tout cela reste quand même faible par rapport à la summa divisio entre sourire et regard, celle qui range définitivement la séduction dans le placard de la violence sexuelle.