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La fin de l’amour

J’ai pensé, j’ai écrit et j’ai même lu dans les meilleurs livres que le plus important ce n’était pas d’être aimé, mais d’aimer. Je suis aujourd’hui persuadé du contraire et il faut que je m’en explique au bénéfice des quelques naïfs qui sont victimes de la même erreur. J’apporte immédiatement une nuance : il est bien important d’avoir aimé, peut-être même plusieurs fois, mais enfin quand on a connu ce sentiment, on sait que ses modalités sont limitées, que la nouveauté et la surprise n’y ont aucune part, l’individualité non plus, et qu’à moins de ne pas vraiment aimer celui qu’on aime, aucun amour n’est différent d’un autre de sorte que l’amour est sans nul doute le seul plaisir de l’existence qui ne puisse être ni enrichi, ni raffiné. Le reproche symétrique pourrait être fait à la douceur d’être aimé, sauf qu’il est inopérant, car précisément ce n’est qu’une douceur, et qu’on ne demande à la douceur que d’être douce, réconfortante, hospitalière, disponible, tendre, docile, apaisante. Cette douceur est une sorte de toile de fond de l’existence, qui donne plus de relief à tout le reste, et qui conjure l’unique malheur absolu, qui est de vivre seul avant de mourir.

Vous me direz que cela n’est pas suffisant, que les moustiques nous aiment, que Michaël Jackson et Madonna nous aiment et que Nicolas Sarkozy ne nous trahira pas ; malgré cela, nous ne sommes pas heureux. Ajoutons donc au nouveau dogme qu’il faut être aimé de quelqu’un qui nous importe un peu, non pas qu’on l’aime forcément (à la vérité, il est meilleur de ne pas l’aimer), mais qu’il nous plaise et nous épate, un peu, c’est assez. Achevons de nous convaincre en relevant qu’aimer, c’est toujours nous limiter, (à une illusion exténuante) alors qu’être aimé, c’est être soutenu.

Jetlag

Il m’invite à minuit ; je rêve de le voir sous le soleil du matin.

Ouh, la honteuse

—Tu sais, je ne t’ai jamais vu avec une femme.
J’aurais aimé soupirer, mais enfin, c’est ma mère, quand même. Ou lui objecter que mon père utilise un constat inverse pour parvenir à la même conclusion (Netromain, tu as trop de femmes autour de toi ), mais elle m’aurait encore traité de beau parleur. Je me suis contenté de profiter d’un chahut du chien pour l’attirer sur un sujet de conversation plus paisible.

Elle ne voulait pas me coincer pourtant. Je pense qu’elle souhaitait simplement me soulager de ma détresse, ou du moins la partager.

Le problème est que cette conclusion qu’elle n’a pas formulée, je n’en suis pas du tout fier. Au temps de mon adolescence, j’avais transformé ce goût en une élection : puisque je n’étais pas comme les autres, j’étais donc meilleur. La lecture de qui vous savez m’avait conforté dans une sorte d’héroïsme viril, qui n’entendait pas sacrifier au destin de l’espèce, et qui voyait dans l’orgasme à deux garçons un pied de nez hautain à l’univers. J’encule parce que c’est absurde, quoi. Deux amis qui s’aiment, s’embrassent et se donnent du plaisir, c’était beau comme une tragédie classique ou une bande dessinée de l’école belge. Voyez quelle sorte d’idiot j’étais alors.

Aujourd’hui, je peine à voir l’intérêt d’être pédé (même si j’y prends évidemment beaucoup de plaisir). Avec un pédé, tout est en option : le cerveau est en option, la tendresse est en option, la peau douce est en option. Avec une nana, au moins, tous ces équipements sont livrés de série. Et qu’on ne me dise pas qu’il suffit de prendre toutes ces options : elles ne sont jamais disponibles en stock.

Oh, je ne devrais pas me plaindre ainsi, car j’ai eu le meilleur, je crois. De sublimes balades de cinq ans, de deux mois ou de deux heures. Chacune formant un chapitre exquis dans sa composition, ses personnages, ses retournements et ses paysages. Oui, mais aucun qui se suive, et rien pour les relier. Et chacune de ces balades ne menant qu’à un mur ou à un trou.

Dans le temps qui me reste, plaise à Dieu de me faire connaître encore de telles balades, avant de finir calciné dans un crematorium, puisqu’à quoi bon enterrer ceux qui ne seront jamais ancêtres ?

Iconoclastes

J’ai mis à la poubelle ses photos — il a détruit en lui mon image.

Crépuscule

Helas, il fallait que cela arrive. Voilà que les demi-mondaines de GA (NDLR : le site communautaire où fut publié ce billet à l’origine) ne se contentent plus de se flatter entre elles dans cette vase close, et de se répéter avec force smiley, qu’elles sont bien sages, bien morales, dans un monde qui est devenu si rude et si libéral (un évanouissement dans l’assistance); il faut maintenant qu’elles aillent faire couler leur sirop trop sucré sur mon blog préféré (pas le mien, l’autre), au risque de l’emasculer. Si jeune, aura-t-il des anticorps contre la guimauve, la mièvrerie, la pompe déclamatoire et le clin d’oeil entendu sur un rien, qui ont submergé presque tout GA aujourd’hui ? Pourra-t-il éviter de prendre cette horrible odeur de vieux et de renfermé, quand il sera recouvert de préciosités nonobstantes et conchiantes, et de ces apophtegmes qui sentent le vieux bistrot ? Pourra-t-il écrire autre chose que ses repas de la veille et ses projets d’achats de chaussure du lendemain, quand il sera commenté par son homonyme ?

Exception culturelle

Mon bouquin (première édition en français) est disponible à Londres et dans la plupart des autres pays européens. On le trouve à New York (en version anglaise) et à Tokyo (en version japonaise), où il se vend apparemment très bien. Mais je vous rassure : si vous le cherchez en France, il est indisponible.
Soyons franc : j’en suis juste le nègre [=en jargon, celui qui tient la plume, pour un autre] (enfin, un nègre qui est remercié dans le coeur de l’ouvrage, est-ce encore un nègre ?). Encore une autre vie que j’ai effleurée,et que j’ai abandonnée sitôt qu’elle commençait à donner.

Je me demandais quel exemple je pourrais prendre pour expliquer aux étrangers la-conception-française-du-service-public mais je ne trouvais aucun exemple pur, non dégradé. Et puis, j’ai pensé à MacDo. Cherchez donc en France un autre endroit qui accueille tout le monde sans condition de revenu, de sexe, d’âge ou de couleur de peau ; qui fournit à chacun un repas chaud avec protéines pour moins de deux euros ; qui continue infailliblement à acheter ses matières premières à des agriculteurs franchouillards quand la grande distribution hésite ou tergiverse — et participe ainsi au maintien de nos territoires agricoles ; cherchez en France un autre ascenceur social qui marche, qui donne un emploi à ceux dont on jette habituellement le cv et ceux qui sortent de l’Ecole la plus chère du monde sans diplôme, et leur permet de devenir leur propre employeur parfois ; cherchez enfin le dernier lieu ouvert dans des quartiers où il n’y a plus de services publics autrement que dans des rondes d’automobiles ? vous n’en trouverez pas (je veux dire, en France, ailleurs, ce n’est pas un problème).

Je suppose qu’on va m’objecter qu’on y est mal payé au début et qu’on n’y respecterait pas le droit du travail : mais c’est exactement la même chose dans la fonction publique.

Est-ce que ce qui n’existe plus a jamais existé ?

Analogie

Je suis exactement l’inverse d’une profiterole : glacé à l’extérieur, chaud et sucré à l’intérieur.

Je viens de supprimer son nom dans mon répertoire ; j’ai effacé tous ses sms ; un petit coup de recherche sur mon ordinateur, et paf, tout ce qui le concerne est dans la corbeille, email inclus. Ah, j’allais oublier les photos : anéanties en trois clics. Je n’ai rien pu oublier : là aussi, le numérique simplifie tout. Maintenant, si j’en parle, je ne pourrai plus rien prouver, et on dira que je l’ai rêvé.

Ca a l’air simple, et pourtant je n’y étais jamais parvenu avant. Tourner les talons à celui qu’on disait chérir hier. Mettre à la poubelle de sa petite histoire celui qui l’enchantait la veille encore. Reprendre sa parole. Toutes ces choses horribles que l’on m’a faites et qui m’ont laissé interdit, quand j’ai enfin compris qu’elles étaient réelles. J’ai prétendu que dans un tel cas, c’est celui qui souffre qui est le plus heureux, car on ne souffre pas quand on n’a rien vécu. Aujourd’hui, je prétends qu’on s’en fout. Rien ne cicatrise jamais ? la belle affaire, tant que cela ne nous tue pas vraiment. Il y en aura des autres, il y en a déjà eu d’autres, il y en a déjà un autre. Celui qui vous a laissé n’est plus rien pour vous, il vous a rendu votre serment, il vous a rendu la vie. Je vais être encore meilleur amant, maintenant.

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